vendredi 11 novembre 2016

Anne le Maitre

 Je vous ai parlé dernièrement d'un petit livret :
"Les bonheurs de l'aquarelle, petite invitation à la peinture vagabonde" d'Anne Le Maitre.
En voici deux extraits (et pas que pour les carnettistes) :

Des mots et des couleurs

" Que rapportes-tu de ton voyage, voyageur ?
As-tu griffures aux jambes ou bleus à l'âme?
Que nous rapportes-tu de plus que ce hâle léger de ta peau et quelques rides au coin des yeux ?
Je vous rapporte des mots et des couleurs. Voici un bouquet d'émeraude et de cobalt. Voici le carmin d'un épilobe, l'or d'un collier, l'outremer d'un orage. Voici la laque de garance dont était issue par un matin d'hiver la montagne de la Table dominant la baie du Cap où vaguaient cargos et baleines... Et mêlé aux pigments, en même temps que la poussière de la route, c'est le voyage entier que je vous livre. Ce sont les effluves musquées du marché aux étoffes de Dakar, c'est la nuit qui tombe en longs accords d'orgue sur les vitraux de l'abbatiale de Conques. C'est la peur mauve du sanglier sous les pins, le froid d'un lac suédois qui noue les muscles des mollets, le baiser d'un brin de chèvrefeuille. Le poids du sac. Le goût du pain tiède. Le craquant d'une pomme. C'est l'empreinte, la moisson, la matière brute, le minerai sortant tout juste de la fosse. Plié sur le dessus de mon bagage, je vous rapporte le temps que j'ai passé à me dépayser. La lenteur des jours. Dix minutes en tête-à-tête avec une fleur. Un quart d'heure sous un chêne à regarder tomber l'averse.................."

Je ne suis pas peintre...



"Je ne suis pas peintre. Il se trouve simplement que je peins. Il ne s’agit pas d’art, quoi que ce mot puisse signifier. Je ne suis ni Turner, ni Cézanne et si je dessinais la montagne Sainte-Victoire, personne d’autre que moi n’en ferait cas. Je le ferais, moi, au nom de l’occasion qui me serait ainsi donnée, une heure durant, de dialoguer avec chaque brin d’herbe qui m’en sépare, avec chacun des arbres, chacune des pierres qui la composent ; avec Cézanne, même, pourquoi pas ? Et ma vie s’en trouverait embellie. Pour moi comme pour tous ceux qui ne  partent jamais en randonnée ou en voyage sans avoir glissé au préalable dans leur bagage un bloc de papier, un crayon et quelques tubes d’aquarelle, la peinture vagabonde — cette façon d’aller à la rencontre du réel un pinceau à la main —est plus qu’une pratique : un mode de vie. Ce que j’aime passionnément dans le dessin de voyage, ce qui me convient comme convient à l’ouvrier un outil dont la forme épouse exactement sa paume, c’est cette façon qu’a le dessinateur d’éprouver le monde du regard à la manière d’un menuisier qui effleure le bois pour en reconnaître le fil. Cette façon d’artisanat qui désigne du même mot, en un troublant raccourci, la pratique de l'aquarelle et celle du voyage.

J’ai toujours été davantage émue par les répétitions que par les concerts, j’ai toujours préféré les « études » au tableau final. Et je suis plus touchée par les croquis de Delacroix parcourant le Maroc ou par les griffonnages que Vincent Van Gogh glissait dans la marge des courriers adressés à son frère que par tout ce qu’on a accroché d’eux par la suite aux murs des plus grands musées de la Terre. Comme des instants volés. Cette façon de prendre en note le réel sur un bout de papier que l’on a calé sur son genou et d’organiser tranquillement sa perception, sans discours inutile, sans souci d’un public. Cette manière « d’être au monde » en hôte attentif — génie, encore, de la langue : l’hôte c’est à la fois celui que l’on  reçoit et celui qui accueille, comme m’accueille le réel que je reçois à mon tour par chaque pore de ma peau.

Telle est la proposition du carnet de voyage.

Une façon d’être au monde." 



[Extrait de Les bonheurs de l'aquarelle, petite invitation à la peinture vagabonde,  Paris : Transboréal, 2009.

Vous avez lu jusqu'à la fin ce petit bonheur ..........  juste pour savoir si tout le monde a accès à ma messagerie depuis le blog : merci de me faire un accusé de réception à partir de la fenêtre "nous contacter" en haut et à droit de la page du blog.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

commentaire :